lundi 30 mai 2016

Boycotter l'élection présidentielle de 2017 ?.. Chiche !





Tout le monde en convient : les dysfonctionnements de notre société sont nombreux, profonds, omniprésents. Ils résultent davantage de l'échec de notre système politique que des crises mondiales parce que nos institutions ne sont simplement plus en phase avec notre réalité sociale. Les avancées culturelles et technologiques de ces dernières décennies ont mis en lumière l'obsolescence, l'iniquité, l'inefficacité de notre mode de gouvernement et du fonctionnement de l'État.

En premier lieu, toute la dynamique politique française repose sur l'élection d'un homme, réputé providentiel : le président de la République, sorte de monarque constitutionnel, à la fois centre de gravité et clé de voûte de notre système de gouvernement. Il peut pourtant être adoubé par une minorité du corps électoral ; il peut aussi être élu sur un programme, puis en appliquer un autre sans devoir faire valider cette volte-face par les électeurs ; il peut choisir comme chef de gouvernement n'importe quelle personne, même désavouée par l'électorat ; il appartient lui-même à la classe sociale des représentants-non-représentatifs. Le passage du septennat au quinquennat a d'ailleurs accentué la pression de l'élection présidentielle sur notre calendrier politique, notamment parlementaire.

Ensuite, le Parlement, censé représenter l'ensemble des citoyens, n'est plus composé que des membres d'une seule classe sociale : la caste des citoyens aisés, fortunés, voire opulents. La représentation nationale n'est pas représentative du pays réel. Elle n'est donc pas apte à le comprendre : comment pourrait-elle résoudre ses difficultés ? Comment demander à ceux qui profitent des inégalités de les réduire ?

L'appareil d'État est ainsi dirigé par des intérêts étrangers aux aspirations profondes de la population : éducation de haut niveau, système de santé accessible à tous, protection des citoyens, sécurité sociale, contrôle de la qualité de l'environnement (air, eau, nourriture...etc), imposition progressive et équitable, justice rapide et impartiale, intégrité des dirigeants.

À tout cela, héritage des deux siècles postérieurs aux Lumières, s'ajoute aujourd'hui une volonté affirmée des citoyens de participer aux décisions politiques et au contrôle des budgets publics. La technologie et les moyens d'information et de communication le permettent : des expériences de démocratie directe, de budgets participatifs, de conseils citoyens sont engagées dans de nombreuses collectivités, dont, par exemple, la ville de Paris et ses arrondissements. D'autres pays les utilisent.

Le seul blocage à une mise en adéquation de notre système politique avec les évolutions rapides de nos sociétés développées tient à la volonté des dirigeants – économiques et politiques - de conserver jalousement leurs pouvoirs excessifs. Il est vrai qu'il n'existe aucun exemple de privilégié ayant un jour, spontanément, par souci éthique, renoncé à ses privilèges : la nuit du 4 août n'a pu avoir lieu que sous l'inquiétante pression des révolutionnaires. Mais il est tout aussi vrai qu'une révolution ne permet pas nécessairement d'obtenir ces avancées décisives pour l'avenir des peuples, du peuple français en tout cas : la Révolution de 1789 n'a pas, comme on l'admet naïvement, donné naissance à une démocratie mais à diverses oligarchies, royalistes, impériales ou républicaines.

Nous nous trouvons aujourd'hui dans un fonctionnement de l'État qui ressemble chaque jour davantage à l'Ancien régime : monarque et ses obligés, cour nobiliaire, aristocratie, gardes prétoriennes, petits marquis et barons, cercles de candidats rarement roturiers. La copie est conforme !

Et loin derrière, un peuple qui invente, découvre, excelle et se désole. Son rôle a été réduit à celui de machine à produire beaucoup et à consommer peu, quand l'essentiel des richesses et des pouvoirs est confisqué par une petite caste parasite qui lui parle à l'impératif.
L'arme dont dispose le peuple, pour répondre à la violence confiscatoire de l'État, est double : économique (arrêt de la production, réduction de la consommation, grèves) et politique (désobéissance civile, manifestations, refus de vote). La seule que nous n'avons pas utilisée de manière organisée est le refus, la grève du vote : une abstention massive et concertée.
Il est peut-être temps de montrer aux dirigeants la puissance du peuple autrement que par l'explosion de la violence : par la force du refus.

Un boycott citoyen de l'élection présidentielle aura pour premier effet la sidération du personnel politique, habitué à venir caresser le pelage du peuple quelques semaines avant le scrutin pour s'assurer de la qualité de la laine.



Un boycott de la présidentielle aura aussi pour effet de passer directement aux élections législatives, qui porteront ainsi un nouveau message : « Les grenouilles ne veulent plus d'un roi ! ». Il rétablira l'ordre calendaire normal de la république : le peuple ne gouverne pas à travers son président mais par ses représentants, libres de leur vote et non contraints par la volonté Élyséenne.
Un boycott enverra un message fort aux partenaires européens et aux oligarques de Bruxelles : « les Français sont pro-européens mais souhaitent rester souverains. » Aux peuples de concocter entre eux de nouvelles architectures politiques pour parvenir à concilier ces deux termes. Peut-être une fédération d'États souverains, peut-être autre chose. Les peuples ne manquent ni de volonté, ni de courage, ni d'imagination, contrairement aux «happy few».

De toute façon, qui croit sérieusement aujourd'hui, que l'élection d'un président, un homme comme les autres, quel qu'il soit, pourra répondre à l'ensemble des doléances, des frustrations, des volontés contradictoires, des exigences qui sourdent du cœur des peuples en de début de siècle ?

Personne, à part sans doute les candidats à cette élection inutile. Les naïfs. Les archaïques !

jeudi 14 avril 2016

Les "nuits debout", à quoi ça sert ?



Cessons de nous voiler la face : nous voici bel et bien de retour sous l'ancien régime !

La monarchie et sa cour ont été restaurées sous l'habile oxymore "démocratie représentative", les Compagnies de Sécurité n'ont plus de Républicaines que le nom, quelques âmes bien (et loin) nées décident de tout à notre place, plus aucun aristocrate digne de ce nom n'acquitte l'impôt : l'ensemble des gabelles, dîmes et octrois est puisée directement dans la poche du tiers-état, la nôtre.
La noblesse ne cache même plus son dédain pour la populace. Un affairiste mondain peut déclarer "je ne paie pas d’impôts, c’est un privilège et c’est très bien comme ça." sans plus encourir qu'un haussement d'épaules résigné : la nuit du 4 août s'est dissoute dans les Hanounâneries mondialisées, et la démocratie avec.
Quand au clergé, son rôle de complice des puissants est désormais dévolu à une noblesse de robe d'un genre nouveau : les médiatiques. On sait qu'un cuisinier, une chanteuse, un avocat, une architecte peuvent passer d'un plateau à un site web, d'une chaîne de télé à une station de radio,  d'une émission de divertissement à un rendez-vous politique, pour donner leur "analyse" sur la sociologie du moment, son de cloche fêlée qui prendra aussitôt valeur d'oracle. On sait aussi que cette "carte médiatique" se transmet aux descendants de manière dynastique : un fils d'acteur deviendra évidemment acteur, un fils de chanteur prendra le même pseudonyme que son père histoire d'y arriver plus vite, le talent d'un écrivain se retrouvera, étrangement, dans la production littéraire de sa progéniture.  
"Là où la possession d’un « statut médiatique » a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable, et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs." (Guy Debord)

En tout cas, personne ne prendra le risque d'y trouver à redire.

Nous sommes donc bien revenus à une oligarchie auto-réplicative, un entre-soi cadenassé par le même désir de privilèges, par la même terreur de l'éventuel réveil du peuple, par les mêmes distributions de miettes du festin et de promesses jamais tenues. Une société de classes, de castes qui ne se mélangent pas, qui ne vivent pas dans le même temps, dans les mêmes lieux, ni sous les mêmes lois.
Les aristocrates, les oligarques dominants, très riches, très peu nombreux, confisquent tout ce qui leur rend la vie agréable au détriment de la multitude : les espaces (plages, paysages, surfaces habitables...), la monnaie (plus-values, impôts, stock-options, convertibilité, évasions fiscales...), la connaissance (enseignement privé, études secrètes, rapports confidentiels...), le travail (chômage entretenu, organisation économique parallèle, Darknet...), jusqu'à l'eau potable et, prochainement, l'air qu'on ne respire déjà plus sans danger. 

Le système de domination est redevenu totalitaire au profit d'une minorité endogamique. Les peuples sont simples spectateurs d'un dramaturgie insipide qui les conduit vers l'abîme.
Car ces castes savent qu'elles vont mourir, et probablement dans un déferlement de violence insoupçonné : le peuple trahi ne fera pas de prisonniers.
Mais comme elles croient, dans leur immense narcissisme, qu'elles sont "l'élite de la Nation", que sans elles rien n'est possible ni ne fonctionne, que le peuple est un animal stupide – alors qu'elles tentent par tous les moyens de le maintenir sous le seuil de la raison – et qu'elles contrôlent tout au mieux de l'intérêt de tous, elles ignorent que ce moment approche : celui de l'insurrection qui (re)vient.


 

Cette justice, qu'ils appellent "jalousie", est contenue en germe dans les Nuits Debout. Elles sont les prémisses, les balbutiements étonnés de cette liberté retrouvée qui balayera les inutiles, les parasites, les riches et leur système de confiscation de toutes les richesses. Quand les cercles de la cour constateront eux aussi – médiatiques, policiers, amuseurs en tout genre - qu'ils ont été bernés, floués, abreuvés de mensonges, alors il n'y aura pas de plage assez lointaine, de building assez haut, de bunker assez profond pour protéger les affameurs et les tortionnaires de ce peuple martyrisé qui demande, simplement, un monde équitable, la possibilité de vivre sans angoisse ; non pas dans l'opulence mais avec un revenu suffisant ; non pas sous la domination mais dans la coopération ; non pas par la concurrence mais grâce à l'émulation ; non pas de la rareté mais de la profusion.

C'est bien le vieux rêve d'une société sans classes qui se réveille dans les Nuits Debout. C'est une aspiration inscrite au cœur même des gènes de l'humanité : elle ne disparaîtra qu'avec elle.

mercredi 3 février 2016

Laïcité, mon amour !



Suite à la "Charte de la laïcité", un livret "laïcité" a été édité par le ministère de l'Éducation nationale, à l'usage des enseignants peu versés dans ce concept philosophico-juridique subtil, mal compris et aujourd'hui très attaqué. 
Ce livret n'est pas exempt de quelques solides ambigüités, dont je livre ici au débat celles qui m'ont le plus troublé.

1°) D'abord, sur l'article 13 de la « charte de la laïcité à l'école » : « Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l'École de la République. »
Il eût mieux valu, pour maintenir en cohérence les principes républicains, utiliser les termes « choix religieux » plutôt qu' « appartenance » qui semble essentialiser l'individu ou le groupe, et ainsi identifier la personne par une supposée appartenance à une tradition. On « n'appartient » pas à une religion, puisqu'on peut s'en défaire, en changer, l'abandonner, contrairement à une identité : toute religion est, in fine, un choix de l'individu et/ou de sa famille.

2°) Dans l'Édito de la ministre, au paragraphe 3 : « Elle s’appuie sur le nouvel enseignement moral et civique »
le choix du terme « moral » – la morale étant comprise aujourd'hui comme un ensemble de "bien" et de "mal" issus de la tradition judéo-chrétienne ou des commandements de la religion – il eût mieux valu lui préférer le terme d'« éthique » plus neutre, issu du registre philosophique plutôt que spirituel. Il est d'ailleurs utilisé dans le même paragraphe pour mentionner la neutralité du personnel de l'école dont « l'éthique professionnelle » est louée, et précède cette excellente formulation : « L’École de la République ne laisse aucun comportement contraire à ses valeurs prospérer en son sein. »

3°) Le paragraphe suivant s'ouvre sur cette étrangeté : « Ce livret est destiné aux chefs d’établissement, directeurs d’école mais aussi aux équipes éducatives de l’enseignement public. »
On aimerait savoir par quel privilège dérogatoire la Loi de 1905 ne serait pas applicable dans les écoles privées, qui semblent ainsi bénéficier d'une sorte d'extra-territorialité qu'on espérait circonscrite aux représentations consulaires.

4°) Page 4, dernier paragraphe : « Il est important d’expliquer que les devoirs liés à la laïcité sont une garantie pour les parents et les élèves car la laïcité protège contre tout prosélytisme et contre toute publicité idéologique et politique. »
Ce n'est pas la laïcité qui « protège » de tous les prosélytismes, qui d'ailleurs s'inscrivent (qu'ils soient religieux, économique, politique, idéologique) dans les débats entre élèves, hors des cours, lors des récréations, des interclasses, de la cantine... ) : c'est l'instruction, la formation de l'esprit critique par l'acquisistion du savoir, et l'usage de la raison qui permettent aux élèves d'être protégés contre tout endoctrinement et de pouvoir résister à toute propagande. Mais la laïcité interdit de facto tout prosélytisme de la part des enseignants et de l'institution.

5°) Page 5 : « L’École publique est laïque : la laïcité de l’École garantit la liberté de conscience et le respect des croyances. »
Problème : c'est justement parce qu'elle garantit la « liberté de conscience » que la laïcité permet de critiquer « toutes les croyances », même si tous les croyants ont eux, droit au respect. Cette phrase semble signifier qu'il serait attentatoire au respect des personnes de critiquer leur croyance, de s'en moquer, de blasphémer, d'être apostat ou prosélyte. Que dire alors de la défense de la liberté d'expression, dont on a pu mesurer, après les attentats de janvier, à quel point les citoyens y étaient attachés ?
Il faut noter que la Constitution déclare – hélas !– dans son article premier : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » On dirait plutôt aujourd'hui que la République « admet », « accepte », voire « tolère », toutes les croyances. Elle ne respecte évidemment pas la croyance que le clitoris des petites filles doit leur être coupé pour qu'elles accèdent au paradis : c'est contradictoire avec ses valeurs fondamentales.

6°) Le texte proclame avec justesse que « La laïcité de l’École permet la liberté d’expression des élèves dans les limites fixées par la réglementation et les règlements intérieurs des écoles et des établissements. » De même qu'elle empêche le prosélytisme des enseignants, la Loi de 1905 – mais ce n'est pas la seule – encadre également l'expression des élèves : le règlement intérieur est là pour le rappeler.

7°) Page 11/12 - En cas de conflit entre l'institution et une famille, on entre alors dans le « Cadre général du dialogue ». « Dans la conduite de ce dialogue, le directeur d’école ou le chef d’établissement doit être exemplaire, respectueux et sans préjugé à l’égard des intentions de l’élève. » C'est effectivement souhaitable, puisque la neutralité de l'institution, représentée par le chef d'établissement, doit prévaloir dans le débat avec une famille ou un élève, en cas d'entorse au principe laïque. « En particulier, il ne peut y avoir de remise en cause des convictions religieuses des élèves comme de leurs parents. » Là, c'est évidemment plus discutable, puisque si l'institution se prive du pouvoir d'affirmer sa neutralité vis-à-vis de toute croyance religieuse, d'opposer la séparation légale entre l'école et toute religion, de défendre la rationnalité et la scientificité de son enseignement, elle ne dispose plus de beaucoup d'arguments face au prosélytisme religieux, ou simplement sectaire. L'État demande donc à l'école républicaine de se battre avec un boulet au pied et un bras dans le dos...
« L’École accueille des enfants et des adolescents dont l’identité, la personnalité, l’autonomie, notamment en ce qui concerne les convictions personnelles en matière religieuse et politique, sont en cours de construction. » C'est l'évidence même, mais pourquoi spécifier « en matière religieuse et politique » lorsque ceci est vrai de TOUTES les convictions personnelles, qui évolueront avec l'âge ? Surtout, cette formulation met maladroitement sur un même plan une conviction politique, forgée dans le débat contradictoire, base de la démocratie, et une conviction religieuse, imposée à l'enfant par tradition ou dogmatisme, qu'il aura le devoir d'adopter sans discussion, sous peine de créer une distance, voire une scission, avec sa famille.

On insiste, page 14 : « Ce dialogue doit s’effectuer dans le respect explicite des convictions religieuses ou spirituelles des parents. » D'abord pourquoi « explicite » ?.. Le directeur d'établissement devra-t-il utiliser une formule spécifique, comme « J'ai beaucoup de respect pour Horus et ses douze disciples » en cas de famille traditionnaliste égyptienne ?..
Et pourquoi dans le respect des convictions « des parents » ? Si un jeune, issu d'une famille bouddhiste, souhaite se convertir au Caodaïsme, faudra-t-il respecter « explicitement » les convictions des parents, ce qui amoindrira encore la confiance de l'élève dans la neutralité de l'institution (la laïcité étant « l'élément majeur de la confiance que celle-ci doit savoir inspirer ») donc dans l'enseignement laïque ?

La circulaire du 18 mai 2004 relative à l’application de la loi du 15 mars 2004 indique que : « Les convictions religieuses des élèves ne leur donnent pas le droit de s’opposer à un enseignement. » Mais si les parents – et l'enfant (!) – sont créationnnistes, quel « respect » de leurs croyances un enseignant de SVT doit-il explicitement formuler ?

Page 17 : « L’enseignement des faits religieux est laïque : ce n’est pas un cours d’instruction religieuse. » Qu'entend-on au juste par « faits religieux » ? Le fait qu'il y ait des religions ne repose sur aucun événement historique attesté : tous les témoignages sont issus des « livres sacrés ». Font-ils alors partie du corpus universitaire ? Si non, alors enseigner des « faits religieux », par exemple la crucifixion de Jésus (qui est une hypothèse, en termes académiques), revient à dispenser un enseignement qui accrédite le contenu d'un livre religieux.

Page 17 encore : « éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques (SVT, physique-chimie, etc.) il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité. »
C'est alors l'exact contraire de la mission émancipatrice de l'école qui est imposée par le plus haut niveau de l'État ! Comment sortir de cette contradiction sans affirmer, justement, la prééminence du savoir scientifique et rationnel ?

Enfin, cette incantation quasi-jésuitique :
« Sans se risquer à la comparaison des discours scientifiques et religieux, il est tout à fait possible de déconstruire l’argument d’un élève comme on le ferait de n’importe quelle objection. Enseigner, c’est aussi savoir instaurer un dialogue avec ses élèves à l’intérieur de la classe. »


Bonne chance aux enseignants, qui avec un texte d'une telle ambiguïté vont se sentir épaulés et fermement soutenus par leur ministère !




mardi 15 décembre 2015

Révolution : mode d'emploi


Deux choses à faire pour révolutionner le monde et entrer dans un nouveau siècle des Lumières : d'abord se changer soi-même. Ensuite changer l'organisation sociale ; les deux sont liés et bien plus faciles à transformer qu'on le pense.
 
Pour se changer soi-même, il suffit (oui, il suffit !) de cesser de désirer ce qu'on nous montre : il n'existe aucun paradis, aucun politicien, aucune marchandise qui puissent nous rendre heureux. Nous pouvons nous faciliter la vie avec une nouvelle perceuse, nous sentir plus puissant au volant d'une  voiture neuve, mais ça ne nous conduira qu'à un semblant de bonheur : comme la marchandise est une drogue et la consommation une addiction créée par le dogme de la croissance, il nous faudrait sans cesse augmenter la dose et notre course finirait dans un platane, le surendettement ou la dépression.
 
Quelques instants de réflexion suffisent, en général, pour s'apercevoir qu'on n'a pas vraiment besoin de cette chose qu'on veut nous faire acheter. Attention, il n'est pas ici question, comme le prônent les bouddhistes, de museler tout désir pour atteindre le Nirvâna, mais seulement de rompre avec le fétichisme de la marchandise : le monde s'en trouve à jamais changé. Nous ne sommes plus hypnotisés par les publicités, nous prenons du recul par rapport aux histoires que racontent les media, nous regardons à deux fois le programme d'un politicien avant de lui accorder notre suffrage.... nous nous demandons même pourquoi il le réclame ! Et notre conscience répond : "ceux qui recherchent le pouvoir sont inaptes à l'exercer".

Voilà, vous n'êtes plus esclave de vos désirs - qui d'ailleurs ne sont pas les vôtres mais ceux qui, depuis l'enfance, vous ont été imposés par la convergence médiatique -  vous êtes désormais maître de vos choix ; La Boétie l'avait établi dès le XVIe siècle (Discours sur la servitude volontaire) : "Soyez résolu de ne plus servir, vous voilà libre." Pourquoi croyez-vous qu'on n'étudie pas La Boétie à l'école ?
 
La seconde chose à faire, pas plus compliquée même si elle prend un peu plus de temps (la résistance est évidemment plus forte) : en finir avec le vote, l'élection, le choix des maîtres, la démocratie "représentative".
 
Soyons clairs : il est ici question de réaffirmer, de continuer, d'approfondir l'instauration de la Démocratie, afin de parvenir à une véritable gouvernance du peuple ; mais qu'est-ce que le peuple ? C'est "l'ensemble des citoyens sur lesquels s'exerce le pouvoir de quelques uns" (Michel Onfray). 
Aristote avait déjà remarqué (Politéia, livre IV) que "l'élection conduit à l'oligarchie", c'est à dire au pouvoir de quelques privilégiés, ceux qui ont le luxe du temps, puisque la sagesse populaire a depuis longtemps compris que "le temps c'est de l'argent".
 
Reprendre le pouvoir des mains de ceux qui l'ont confisqué pour leur propre jouissance, voilà le vrai sens du mot "démocratie". Pourquoi le faut-il ? Pour résoudre dans le consensus les problèmes posés à la société sans en créer de plus compliqués. Pourquoi devons-nous nous en occuper nous-mêmes ? Parce que tout citoyen est le meilleur juge de ce qui est bon pour lui. "En ce qui concerne la prise des décisions, chaque adulte est le seul à même de juger de son intérêt propre" (Robert Dahl). Comment allons-nous libérer le temps nécessaire à notre propre gouvernance ? Nous allons "travailler moins, pour gouverner tous" grâce à l'instauration d'un "revenu inconditionnel". Pourquoi ne pas laisser la gouvernance aux professionnels de la politique ? Parce qu'ils sont devenus un frein au progrès de nos sociétés, un boulet aux chevilles de nos libertés, une caste aristocratique empêchant toute émancipation du simple citoyen, afin de conserver et d'accroître leurs privilèges : pour pouvoir améliorer la vie des gens, il faudrait d'abord savoir comment les gens vivent.
 
Désormais, plutôt que nous lancer dans des campagnes électorales coûteuses, polluantes et mensongères, nous nous inscrirons sur un vivier au sein duquel seront tirées au sort, pour un temps donné, les diverses assemblées chargées de résoudre les problèmes réels du pays. Au lieu d'une "Assemblée nationale" qui ne représente absolument pas les citoyens, c'est la "Nation assemblée" qui gouvernera. En cas de grosse difficulté, le référendum.
 
Quelle meilleure démocratie ? Pas de cumuls possibles, pas de corruption, une représentation au plus près, un impôt juste et ciblé, une gestion contrôlée des finances publiques, une économie au service des besoins, une justice équitable, une police républicaine, une éducation tirée vers le haut... Bref, le gouvernement du peuple par le peuple : "LA" Démocratie.
 
Comme le disait Churchill "C'est le pire système qui soit, à l'exception de tous les autres".

mardi 17 novembre 2015

"ON NE VOUS ENTEND PAS !"


Mais bordel, où êtes-vous ?! 
On ne vous voit pas sur les écrans, excepté Facebook, on ne vous entend pas sur les radios, vous êtes absents des grandes manifestations ou alors, quand vous y êtes, vous n'osez pas prendre la parole, lancer les slogans, et c'est pire...
Ne me dites pas que vous n'avez rien à dire, ni que "ça ne vous concerne pas": ça VOUS concerne, vous d'abord, au premier chef ! 
Mais vous restez silencieux, vous laissez les ondes être envahies par les lénifiants discours œcuméniques, judéo-chrétiens, moralisateurs, gentiment catholiques, ou protestants bien-pensants, ou musulmans modérés...
VOUS ÊTES OÙ, LES ATHÉES ?!
Oui, vous les rationalistes qui vivez ce monde depuis peu ou depuis toujours sans aucun autre secours spirituel que celui de votre raison, de votre curiosité, de vos connaissances, de votre culture ? 
Vous qui n'avez jamais eu besoin de vous référer à des livres de contes pour comprendre le réel. 
Vous qui savez bien que les religions sont des outils de pouvoir destinés à maintenir l'humanité courbée sous la férule des dominants ? 
Vous pour qui le monde est un enchantement sans enchanteur, sinon les lois de la physique, que vous enseignez, questionnez ou diffusez quotidiennement ? 
Vous qui répondez aux croyants (comme jadis Laplace à Napoléon lui demandant pourquoi son traité de cosmologie ne mentionnait pas Dieu) : "je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse".
Vous, les historiens courageux qui n'ignorez plus que tous les prophètes sont de faux prophètes, des amalgames, des inventions, des mélanges de personnages légendaires et d'événements incertains ? Ni Noé, ni Moïse, ni Jésus, ni Mahomet, aucun n'a jamais laissé une trace de son prétendu passage sur terre : ni traité signé, ni document ratifié, ni stèle martelée...
Vous les psychologues qui à la suite de Freud, avez compris que le besoin d'un père ne disparaît pas avec l'enfance et que dans la douleur ou l'affliction, le petit enfant refait toujours surface et réclame d'être consolé, conforté, rassuré ?
OÙ ÊTES-VOUS, ON NE VOUS ENTEND PAS ?!
Parce que si vous continuez à vous taire, comme toute bonne majorité silencieuse, celle qui en Allemagne n'a pas osé se lever contre les S.A. quand ils n'étaient qu'une poignée, celle qui a laissé les bolcheviks gangréner toute la pensée russe jusqu'à la recherche scientifique, celle qui laisse aujourd'hui prospérer les obscurantistes de toutes obédiences et qui finalement croit que les religions se détruiront en se faisant la guerre, alors que VOUS êtes leur principal adversaire ; ne vous étonnez pas si un jour un ministre de l'éducation, dans votre République, vous dit que la laïcité n'interdit pas l'enseignement des religions ; que la pensée scientifique n'est pas supérieure à la croyance religieuse ; et que toute croyance irrationnelle est finalement respectable...
Parce que c'est vous, par votre silence, par votre lâche conformisme ou la simple peur d'être ridicule, c'est vous qui porterez la responsabilité de ce qui est sur le point de nous arriver : un saut de quinze siècles en arrière, et des bûchers où vos filles seront brûlées vives !

vendredi 26 juin 2015

Rien qu'un système de domination


N'est-il pas étrange que de tous les animaux du règne, l'humain soit le seul à ne point s'accorder sur son organisation sociale ? De la panthère à la fourmi, les individus suivent l'expression de leur gènes, et s'intègrent à la loi commune : je subsiste, je reproduis mon espèce, je laisse la place.

C'est, dira-t-on, que l'animal est gouverné par sa nature, et l'humain par sa culture. On ne regimbe pas entre fourmis : on se soumet ou on se fait démettre. Entre humains, la multiplicité des climats, des paysages, des modes de vie, viennent interférer avec la Loi naturelle : on ne s'organisera pas de la même façon selon que la subsistance sera rare ou abondante ; selon que les possibilités d'accouplement seront multiples ou exceptionnelles, selon que la conservation d'un aîné sera avantageuse ou parasitaire. Les humains répondent eux aussi à leur environnement.

Quand l'environnement se standardise, soudain, tout change : l'humain peut décider, choisir comment il se gouverne. Et comme il n'est écrit nulle part comment il doit vivre, s'organiser, optimiser son existence, dans le doute, s'instaure alors le retour à la loi naturelle : l'espèce rejoint son phylum et s'engage dans la lutte pour la "domination". Qu'est-ce que "dominer"? C'est garantir sa subsistance par l'abondance, protéger sa descendance au-delà d'une génération, rester nécessaire le plus longtemps possible, y compris après sa mort... 
Dominer, c'est avoir plus. Plus de biens, plus de droits, plus de temps.

Notons que rien n'oblige un groupe, une société, une civilisation, à retourner ainsi à l'état de nature où un mâle dominant mangera avant les autres, couvrira toutes les femelles, laissera son exemple à la postérité. Il est même possible d'envisager une société de membres égaux, solidaires, collaboratifs, formant un véritable "tissu" social. Mais l'Animal en nous n'est pas mort et nous ne sommes pas encore prêts à nous délester de son expérience multiséculaire. Alors nous nous soumettons aux règles de la domination.

Ici, ce sera la loi du plus fort ; là, la loi du plus vertueux, ailleurs la loi du plus beau ou  du plus riche. 
On ne trouve encore nulle part la loi du plus serviable, du plus empathique, du plus pédagogue ou du plus inventif... Parce que nous ne sommes pas encore sevrés des vieux systèmes de domination, qu'ils soient militaires, religieux ou économiques. Nous n'avons pas encore de "morale de la liberté".

L'alliance récente de la domination politique (ceux qui veulent le pouvoir sur les autres) et de la domination économique (ceux qui veulent se distinguer des autres) tente même de confisquer l'intégralité des richesses, des espaces, des libertés et des savoirs pour asservir définitivement celles et ceux qui lui contesteraient le droit de décider pour tous.

Parce que, tout comme les religions, l'économie monétaire ou la politique n'ont aucune justification intrinsèque à dominer l'ensemble des humains ! C'est la simple répétition, dès l'apprentissage du monde pendant l'enfance, qui persuade les individus de s'y soumettre, tout comme auparavant l'idée de "Dieu" soutenait la domination par la naissance.
"Soyez résolus de ne plus servir, vous voilà libre" disait avec raison La Boétie.

L'économie monétaire même, dont on nous rabâche qu'elle est notre unique raison d'exister (alors que "la seule raison d'être d'un être, c'est d'être " selon le biologiste Henri Laborit) n'est au plus qu'une scène de théâtre destinée à fasciner les spectateurs : des gens qui veulent dominer, se distinguer parmi la multitude, on pris possession des modes de communication et nous assomment de mensonges afin de faire perdurer leurs privilèges. Comme les seigneurs féodaux, comme les membres du clergé, comme les "représentants de la nation", ils nous servent encore et toujours le même couplet :
"Faites-moi confiance, obéissez-moi, je m'occupe au mieux de votre intérêt !"

Mais l'espèce humaine a toujours été une espèce sauvage, elle ne sera pas domestiquée. Et depuis quand quelqu'un saurait-il mieux que moi quel est mon intérêt, et comment le défendre ?

dimanche 7 juin 2015

Qui a besoin de "dirigeants" ?



Si on inverse la citation majeure de Clausewitz, on obtient une phrase qu'Henri Laborit (Vendéen !) aurait probablement pu signer : "La politique, c'est la continuation de la guerre par d'autres moyens".
Voilà de quoi interroger sur la nécessité pour une nation d'élire des dirigeants politiques...
Leur incapacité à conclure des diagnostics pertinents, leur impossibilité à imaginer des réformes efficaces – et consensuelles puisqu'efficaces – leur propension a tenir des discours creux et emphatiques, à se faire élire sur des programmes qu'ils ne mettent pas en œuvre, à voter des lois inutiles ou inapplicables, à truster les postes de décision, à décider de comment nous devons vivre sans tenir compte de notre avis, à profiter largement des richesses que nous produisons, à ne jamais résoudre durablement quel que problème que ce soit... Tout cela n'en ferait-il pas plutôt de simples parasites de notre organisation sociale ?
La question mérite réflexion : je n'ai jamais entendu quiconque dire que tel politique avait changé son existence pour le mieux. L'exact contraire est beaucoup plus fréquent. On objectera quelques illustres exemples, rapidement réfutés : Charles de Gaulle était un militaire ; dès qu'il s'est mué en homme politique, il a pris des décisions catastrophiques, et ruineuses. Il a de plus réintroduit la monarchie dans la République ! Mitterrand a pu faire croire pendant deux ans et demi que le peuple commandait à son destin – si on excepte l'abolition de la peine de mort – avant de remettre les clefs de l'avenir aux seuls banques et chefs d'entreprises.
Y a-t-il un seul dirigeant politique qui ait réussi à "changer" quoique ce soit dans notre vie que nous n'aurions pas pu changer nous-même ?
En réalité, ceux qui se présentent comme l'avant-garde éclairée, les élites faites pour conduire le peuple, sont pour la plus grande part suivistes de l'évolution des mœurs, spectateurs du mouvement social, analystes des courbes statistiques, qu'ils traduisent par des tendances et des programmes dans le seul but d'assouvir leur propre soif de domination.
Cela peut sembler incroyable, mais il n'existe aucune autre justification à vouloir entrer dans la compétition politique que l'ambition personnelle.
Bien sûr, dit comme cela, ça peut paraître un peu sec, voire violent : on n'annonce pas tout de go à une personne qu'on veut séduire "mes hormones me poussent à vouloir procréer" sans prendre un risque certain. D'où la poésie et les discours politiques... Ceux-ci disent généralement la même chose : "je veux vous faire du bien !" 
Mais a-t-on vraiment besoin de signer un chèque en blanc à un inconnu pour espérer vivre bien ?
"Je n'ai jamais cru que rien dans le monde avait été fait dans l'intention précise de me faire plaisir. Les caves, pour dire le vrai, raisonnent toujours à l'inverse*". 
Serions-nous donc des caves, nous qui croyons que remettre nos libertés, nos destins et nos vies dans les mains de riches diplômés nous permettra d'accéder à un quelconque salut ?
Nous sommes désormais parvenus à des niveaux de connaissances, de communication, d'échanges tels que nous pouvons décider collectivement, sans avoir besoin de déléguer à d'autres qu'à notre appareil administratif, nos propres décisions. 
Qui commandera cet appareil ?
Nous-mêmes directement par le vote, éclairés par des débats organisés régulièrement, localement, par des conseils élus pour l'occasion, ou pas forcément élus : on tirait bien 12 jurés au sort pour savoir si un accusé devait vivre ou mourir, en cour d'assises ! L'Athènes de Périclès, à laquelle nous devons tant, fonctionnait par tirage au sort.
Il est grand temps de réformer notre fonctionnement collectif vers plus de transparence, d'efficacité et de responsabilité. Votons non plus pour des "représentants", qui nous représentent rarement, souvent nous mentent, parfois nous volent, mais pour des lois, des règlements et des normes : décidons de notre destinée.
Et pour représenter l'ensemble des citoyens, l'État, dans les débats internationaux ou régionaux, nous  délèguerons, selon les sujets abordés, tel ou telle de nos hommes ou femmes révérés, jugés compétents et désignés par la population concernée.
La Belgique, état moderne, a pu fonctionner entre juin 2010 et décembre 2011 pendant 541 jours sans autre forme de gouvernement que son appareil administratif ! Ironiquement, c'est justement à l'Université Nouvelle de Bruxelles que fut prononcée, en octobre 1895, époque où les socialistes comptaient en leurs rangs plus de penseurs que d'ambitieux, cette phrase célèbre : "l'anarchie est la plus haute expression de l'ordre", prononcée par un simple professeur de géographie, Élisée Reclus.
Puisse-t-il être bientôt possible de lui donner raison !



* "Cette mauvaise réputation..."  Guy Debord  (Gallimard)